Sanja BIZJAK
(Serbie)

Bizjak-net


RAVEL en duo avec sa soeur Lidija

SANJA BIZJAK : GAGNANTE SUR TOUS LES TABLEAUX !

PAR PROPOS RECUEILLIS PAR STÉPHANE FRIÉDÉRICH Revue PIANISTE/ DIMANCHE 8 SEPTEMBRE 2013

Seule ou (fort bien) accompagnée par sa sœur Lidija, Sanja Bizjak ne passe pas inaperçue. Cette jeune virtuose serbe, d’une « trempe exceptionnelle », a conquis et le public et la critique. 

Quand avez-vous abordé les Études-Tableaux de Rachmaninov ?

J’ai commencé à jouer très tôt la musique de Rachmaninov. Je devais avoir 8 ans. À Belgrade, mon professeur avait ramené de Moscou de nombreuses pièces de musique russe. J’ai commencé par les Études-Tableaux de l’Opus 33,celles qui ne font pas appel à une trop grande main. À l’âge de 10 ans, j’ai gagné un Deuxième Prix au concours de piano Rachmaninov qui se tient dans la ville natale du compositeur, à Nijni Novgorod. C’est avec l’intégrale de l’Opus 33que j’ai terminé ma deuxième année au Conservatoire de Paris dans la classe de Jacques Rouvier.

Et, en toute logique, vous avez appris la seconde série, l’Opus 39

En effet. Quelques années plus tard, j’ai travaillé les Études de l’Opus 39avec mes professeurs Elisso Virsaladze à Munich et Dmitri Alexeev à Londres. J’ai décidé de réunir les deux cycles à la demande de Pascal Escande, directeur du concours Piano Campus auquel j’ai participé en 2011, en vue d’enregistrer un CD pour le label DiscAuverS. Sur scène, cela représente un vrai défi. Généralement, les pianistes choisissent dans les deux cycles, en fonction des tonalités et des compléments de programmes. D’ailleurs, Rachmaninov opérait ses propres sélections, jouant indifféremment des pièces d’un opus ou de l’autre. Pour ma part, j’apprécie, lorsque cela est possible, de pouvoir interpréter l’un des deux opus en entier.

Qu’est-ce qui est le plus difficile à restituer dans cette musique ?

Techniquement, déjà, l’Opus 39 est beaucoup plus difficile que l’Opus 33. La polyphonie y est très complexe. Mais la principale difficulté réside dans le rythme. La musique de Rachmaninov est très précise. Il suffit de l’écouter jouer sa propre musique. Son jeu est très pur, très classique. Les mesures ne sont pas régulières, les rythmes changent tout le temps sans que cela soit clairement indiqué. Il faut en outre obtenir un son large sans oublier de clarifier la polyphonie. N’oublions pas que l’une des sources d’inspiration de Rachmaninov est la musique de Bach. Mais son écriture utilise aussi des mélodies modales, la percussivité des timbres, les jeux en imitation comme celui du tintement des cloches.

Précisément, en tant que Serbe, êtes-vous sensible à ce lien avec la liturgie orthodoxe ?

Je ne suis pas croyante, mais j’ai grandi dans cette fusion très prenante en Serbie entre la religion et la musique. J’adore le chant orthodoxe, la valeur très inspirante de la liturgie. Une de mes œuvres préférées de Rachmaninov est Les Vêpres op. 37. La profondeur de cette musique me touche beaucoup et m’apaise. Autrement, j’aime aussi ses mélodies pour voix et piano.

Utilisez-vous la pédale tonale dans un souci de clarification de la polyphonie ?

Je l’ai utilisée autrefois afin de tenir certaines basses plus longtemps. Ce n’est plus le cas maintenant. Je préfère jouer sur l’enfoncement de la pédale forte et obtenir une fusion graduée des timbres. Cela me satisfait davantage.

Inévitablement se pose le choix du piano…

Pour l’enregistrement et en concert [Sanja Bizjak a donné l’intégrale en un récital à la Salle Cortot, Paris], j’ai joué sur un Yamaha CFX. L’instrument est important surtout lorsqu’il atteint ce niveau de perfection. Cela étant, l’un des enjeux de l’interprète pianiste est souvent de ne pas avoir le choix. Je pense qu’on apprécie plus encore les qualités d’un musicien sur un mauvais piano ! C’est aussi pour cela que j’aime travailler sur les pianos droits. C’est beaucoup plus difficile et lorsque je dispose d’un instrument comme un Yamaha CFX, je peux véritablement aller très loin.

Venez-vous d’une famille de musiciens ?

Pas du tout. Nos parents sont mélomanes, ma sœur s’est mise au piano par hasard et je l’écoutais travailler depuis mon plus jeune âge sans presque toucher le piano. Quand elle est partie à Paris, j’ai pris sa place après avoir essayé le violon et le violoncelle.

Comment s’est fait le choix d’aller travailler avec Jacques Rouvier ?

Je suis venue à Paris à l’âge de 12 ans car ma sœur, plus âgée que moi et déjà élève au Conservatoire, sécurisait mon installation. Par ailleurs, j’avais déjà joué pour Jacques Rouvier à l’âge de 9 ans. Il m’avait remarqué et donné rendez-vous trois ans plus tard. C’est l’un des professeurs français les plus… germaniques que je connaisse ! Il enseigne d’une manière très précise, recherchant l’exactitude du style de chaque pièce. C’est grâce à lui que j’ai découvert les Études de Debussy, la musique de Messiaen… Mon apprentissage au Conservatoire s’est passé très vite, entre 13 et 15 ans.

Trop vite aussi ?

Rétrospectivement, je reconnais que c’était un peu trop tôt. Mais ces années intensives m’ont apporté énormément, tous les outils nécessaires. Par la suite, j’ai fait un cycle de perfectionnement avec ma sœur dans la classe de Jacques Rouvier. En même temps, j’ai choisi d’aller en Autriche pour continuer mes études de piano. À partir de l’adolescence, je pouvais commencer à décider par moi-même, comme ce fut le cas pour passer des concours.

Précisément, que vous ont-ils apporté ?

Avant tout, la faculté d’apprendre rapidement un maximum d’œuvres. Il y a un côté sportif assez stressant. Mais on apprend à travailler la concentration.

Est-ce que les répertoires à quatre mains et à deux pianos influencent vos choix en tant que soliste ?

Disons que ce répertoire aide à mieux comprendre l’architecture des œuvres, par exemple d’une sonate de Mozart ou de Schubert. À quatre mains et à deux pianos, on affine son jugement et on essaie des possibilités sonores extrêmes. Je pense aux arrangements et aux transcriptions comme la Troisième Symphonie de Beethoven réalisée à quatre mains par Carl Czerny. Je l’ai jouée avec ma sœur au Musée d’Orsay. L’œuvre représente un défi de taille car Czerny a mis toute la symphonie dans le piano, jusqu’à la saturation ! J’avoue préférer la science de Liszt.

On vous a entendu toutes les deux dans des pièces de Chaminade, Mel Bonis, Poulenc, Ravel, Debussy…

Parmi tous les compositeurs français, j’ai une prédilection pour Debussy. Mélanger des Etudes de Rachmaninov et Debussy, cela fonctionne étonnamment bien en récital bien qu’il s’agisse de deux univers très différents. J’aime aussi Ravel, Messiaen, Ohana et Poulenc. J’adore son Concerto pour deux pianos et L’Histoire de Babar, une partition que j’ai découverte récemment et que je trouve superbe. Difficile de faire des choix dans la musique française. C’est un univers tellement vaste et divers.

Et la musique espagnole ?

Je n’ai joué que Evocacion, extrait d’Iberia d’Albéniz, avec laquelle j’ai obtenu un Premier Prix lors d’un Concours à Valence, et les Danses fantastiques de Turina que j’aime beaucoup. Je vais bientôt compléter ce répertoire. Entre musique espagnole et musique française, les influences à double sens sont très importantes.

Quel est votre rythme de travail ?

Je donne une trentaine de concerts par an en incluant ceux à deux pianos. Je travaille irrégulièrement, de deux à huit heures quotidiennement en fonction des programmes. Je peux aussi ne pas toucher le piano pendant une semaine. Il y a des moments où j’ai besoin de faire des pauses, des périodes de doute, voir de désespoir total et, à l’inverse, de joie extraordinaire ! La relation avec le piano c’est un peu comme avec une personne.

Déchiffrez-vous facilement ?

Oui et j’aime beaucoup cela. C’est une habitude que j’ai prise au Conservatoire de Paris, notamment dans la classe d’accompagnement vocal. Il y a une dimension naturelle qui est enthousiasmante quand on déchiffre, ou bien quand on réalise une transposition ou une réduction à vue d’une partition d’orchestre. Cette même dimension que l’on perd parfois quand on entre plus en détail dans la partition. Il faut alors tenter le chemin inverse, c’est-à-dire partir à la recherche de la spontanéité de la première fois.

Annotez-vous vos partitions ?

Oui ! Peut-être un souvenir de Jacques Rouvier qui note tout avec des couleurs différentes, même si j’ai commencé à annoter après avoir fini mes études avec lui. La précision des doigtés est très importante.

Apprenez-vous aisément par cœur ?

Oui, mais le plus difficile est d’apprendre par cœur quand on est contraint par le temps. Ma mémoire est plutôt visuelle et auditive. Il m’est arrivé d’avoir des trous de mémoire notamment, il y a quelques années où je présentais un programme très long : Sixième Sonate de Prokofiev, intégrale de l’Opus 39de Rachmaninov, une sonate de Beethoven… J’ai eu une absence dans une Étude-Tableau. Pendant quelque temps, j’ai eu la crainte que cela se reproduise. Le trac est positif quand il ne bloque pas.

Propos recueillis par Stéphane Friédérich