Jonathan FOURNEL
(France)

Fournel


Au concours Clara Haskil de 2015

Jonathan Fournel, touches de génie

le 01/12/2013 par Philippe DERLER du RÉPUBLICAIN LORRAIN

On n’est pas sérieux quand on a 20 ans. Sauf Jonathan Fournel. Le gamin d’Insviller est un pianiste de génie qui revient d’Italie, où il a remporté le prix Gian Battista Viotti avec 99 points sur 100. Du jamais vu !

Gueule d’ange, cheveux en bataille et sourire poli, le jeune pianiste Jonathan Fournel salue son interlocuteur avec la bienveillance des gendres idéaux. Derrière un piano quart-de-queue de toute beauté, il accueille le visiteur en caressant Iak, son bébé berger allemand narcoleptique. « Je m’entraîne au piano et puis je le vois couché là, à mes pieds. Je ne peux pas m’empêcher de m’arrêter pour le caresser ! »

Du haut de ses 20 ans, le jeune homme semble avoir la nonchalance de son âge. Mais ce ne sont qu’apparences. Car il n’a d’indolent que de faux airs et d’insouciant que l’allure. Ses heures à caresser le clavier et à martyriser la corde, dans la verrière de la maison familiale d’Insviller, dans le Saulnois, Jonathan Fournel ne les compte guère. En tout cas, beaucoup moins qu’à ses premières notes, treize ans plus tôt. « J’avais 7 ans quand j’ai commencé, raconte-t-il. Le piano, c’était secondaire à cet âge. » Installé sur le siège par son organiste de papa, Michel, désormais fier comme Artaban, le petit Jonathan trifouillait plutôt mollement les touches, comme d’autres vont au judo ou au foot seulement pour faire plaisir aux grands.

Et puis il y a eu Marianne Henry, professeur au conservatoire de Sarreguemines. Pour elle, il force un peu son talent, dont tout le monde sent bien vite qu’il est immense. Le plaisir succède aux premiers mois sans entrain et l’appétit prend le pas sur la contrainte. Strasbourg, Sarrebruck puis Paris, aucun concours d’entrée de ces conservatoires ne lui résistent, pas plus que les plus grandes partitions. Adolescent, il ne laisse de doutes à personne : c’est un surdoué.

Comme Pavarotti 

Pour autant, l’inné ne suffit pas. L’acquis et l’entraînement sont primordiaux. « C’est comme pour un sportif. S’il ne s’exerce pas, il perd en qualité », estime-t-il. Et parfois, le travail porte ses fruits. Dans le cas de Jonathan Fournel, la récolte a toujours été bonne. Sur son piano, tandis que Iak termine son énième roupillon de la journée, un diplôme traîne nonchalamment. C’est celui décroché à Vercelli, petite ville piémontaise à quelques kilomètres de Milan. Elle abrite chaque année le festival Gian Battista Viotti, un concours international. Les plus grands y ont été honorés : « Jean-Yves Thibaudet, Jacques Rouvier, Jean Micault, Claudio Abbado, Gabriel Tacchino, et même Luciano Pavarotti je crois », énumère le jeune homme.

Mais de tous ceux-là, aucun n’a jamais décroché la note du jury exceptionnelle de 99 points sur 100. Ils ne sont qu’une poignée à avoir réalisé pareille performance. « Il paraît, je ne le savais pas. J’accorde moins d’importance à ça que d’autres », dit-il en désignant du chef son père, souriant. Voilà qui n’est pas sans importance malgré tout. « Les grands pianistes au XXe siècle, il y en avait moins. Aujourd’hui, il y en a des milliers, il faut bien les classer. »

De New York à Sydney

Pour étoffer son CV, il faut bien figurer à ces concours. Qu’il s’agisse de celui d’Épinal, du Lions club à Istanbul ou du prix Ettore-Pozzoli en Lombardie, où il a également excellé. Et tant pis pour les camarades roumains, coréens ou ukrainiens qui restent sur le carreau. « On est parfois quatre ou cinq dans les chambres, alors forcément, ça crée des amitiés » , reconnaît Jonathan.

Des agents et des ensembles musicaux du monde entier convoitent le petit gars du Saulnois. Son avenir se jouera probablement à New York, Tokyo, Berlin ou Sydney. Des perspectives alléchantes qui ne lui donnent pas la grosse tête. Jonathan Fournel n’est pas un mondain, un nightclubber, ni un coureur de cocktails. Lui qui joue Liszt, Brahms ou Rachmaninov avoue un petit penchant pour le rock de Muse et un gros pour une existence plus champêtre. « J’aime bien la mécanique et les moteurs , confesse-t-il d’ailleurs. J’ai toujours aimé démonter les tondeuses ou les portables. Je pense que j’aurais pu faire des études dans ce genre de domaines. » Ses doigts si précieux dussent-ils souffrir d’un coup de lame de tondeuse assassine, il n’abandonnera pas sa caisse à outils pour autant. À l’air marin des appartements de Manhattan, il préfère la douceur des prairies d’Insviller. « Tiens d’ailleurs, j’ai lu qu’en Espagne, quelqu’un risquait sept ans de prison parce qu’il jouait au piano. C’est la voisine qui a porté plainte ! Franchement, on est mieux ici, non ? »

Iak, pris d’un sursaut, acquiescerait presque, si les bras de Morphée ne l’appelaient pas encore. Par-dessus sa tête, quelques notes ne parviennent pas même à sortir la bête de sa torpeur. Ce sont pourtant des touches de génie qui leur donnent vie.