GRANDPIANO

SIMON GHRAICHY
Prix Grandpiano

nouveau lauréat 2017/2018


ALBENIZ – Asturias

Simon GHRAICHY, interviewé le 28 mars 2017 par Annie Yanbékian pour Culturebox lors de la sortie de son dernier disque.

– Quel est votre premier souvenir avec le piano ?
– Il se situe avant même que je commence les cours de piano. Je suis né et j’ai grandi dans une maison où il y avait un vieil instrument déglingué de grand-mère, le genre de piano qui sert davantage comme meuble que pour faire de la musique, parce que personne ne jouait véritablement de la musique dans la famille. J’étais fils unique, je me baladais comme je le voulais, je n’avais personne de mon âge à la maison pour jouer avec moi, du coup j’avais une curiosité des objets. En l’occurrence je cassais tout ! Mais je n’arrivais pas à casser le piano, alors je tapotais dessus, le fait que ça produise des sonorités m’intriguait. Dès que j’ai commencé à marcher, je suis allé directement tapoter sur le clavier, faire marcher les pédales, ça m’amusait énormément. Mes parents, mélomanes, ont constaté cet attrait et ont pensé : « Vu qu’il n’a rien d’autre à faire, on va l’inscrire à des cours de piano. » C’était une excellente idée !

– Ça vous a plu tout de suite !
– Oui, j’ai adoré ça et j’en demandais toujours plus ! Je n’étais jamais satisfait, je trouvais que ma première professeure ne me donnait pas assez de devoirs ! [Il rit] Au bout de quelques années, passé le premier apprentissage, lorsque j’ai commencé à lire du vrai répertoire pianistique, c’est devenu une véritable boulimie. Je lisais toutes les partitions qui me tombaient sous la main, très mal, mais je les lisais quand même, aussi difficiles soient-elles. C’est ce qui a forgé ma technique.

– Vous avez donc toujours gardé un rapport ludique, associé au plaisir, au piano…
– Exactement. J’ai toujours été très à l’aise devant le piano, je n’ai jamais subi la moindre pression pour bien jouer, pour en faire mon métier… C’était toujours dans mon désir personnel de découvrir des choses plus fortes, des répertoires plus vastes, de perfectionner ma technique… Mon père est avocat. Si je m’étais lancé dans une carrière de droit, j’aurais eu une pression monstrueuse pour reprendre son cabinet, par exemple, mais ce n’était pas du tout mon choix. Je n’avais aucune pression pour réussir dans la musique. Aujourd’hui, j’ai 31 ans. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par plaisir, par moi-même.

– C’est pourquoi vous avez l’air si extraverti au piano. Ne connaissez-vous pas le trac ?
– Il ne faut pas avoir peur du piano. Je n’aime pas les pianistes, et les musiciens en général, qui ont peur de leur instrument. Au contraire, on est là pour le maîtriser. On a fait tant d’années d’études, de perfectionnement, d’expérience, pour maîtriser l’instrument, le dompter, lui donner le son qu’on voudrait, parce que chaque musicien est caractérisé par un son, et pas par les notes qu’il joue, puisqu’on joue tous les mêmes notes. Donc je n’ai absolument pas peur de cet instrument, et au contraire, cette extraversion est nécessaire pour montrer et transmettre ses idées.

– La musique a dû tenir lieu de repère, pour l’enfant, puis le jeune homme cosmopolite, ballotté entre plusieurs continents…
– L’enfance, c’était un déracinement total. Je ne savais pas qui j’étais, d’où je venais, à quelle culture j’appartenais. Lorsqu’on vient d’une famille cosmopolite, mixée entre culture moyen-orientale et culture latine, qu’on est parachuté dans un troisième pays qui est la France, on ne vit pas dans les mêmes repères et le même monde que lorsqu’on est français depuis dix générations. Au départ, j’ai vécu cette différence de manière un peu pénible, j’étais toujours le différent, celui qui ne sait pas d’où il vient, qui parle plusieurs langues et qui les parle toutes mal, avec des fautes. Ça ne me faisait pas souffrir mais ça m’excluait encore plus, ça me mettait dans mon propre monde, et tant mieux, c’était un monde de musique et je m’investissais encore plus dans mon apprentissage. Ensuite, en grandissant, on gagne en confiance, surtout quand on est soutenu par des parents, des amis. Progressivement, je me suis rendu compte de ces atouts pluriculturels. Il y a quelques années, j’ai fini par assumer parfaitement, de manière décomplexée, cette différence. Maintenant, je la conçois comme des racines ancrées dans toutes ces zones du monde. J’en suis fier et je m’en amuse parfois, dans les aéroports, au moment où je sors mes trois passeports et je demande : « Alors, lequel dois-je vous montrer ? »

– Vous vivez à Paris. Vous sentez-vous français ?
– Complètement, et depuis très longtemps. Ça vient d’une part de mes parents qui me parlaient français à la maison, j’ai grandi dans cette culture, et d’autre part parce que je me sens très bien en France, contrairement à beaucoup d’autres qui sont mécontents en permanence et ressentent un besoin de partir. Devenu adulte, partout où je suis allé vivre pour les études et le perfectionnement du piano, que ce soit en Finlande, à New York, en Australie pour un an, je ne me suis jamais aussi bien senti qu’en France et à Paris. Je m’y sens chez moi.

– Votre premier album avec Deutsche Grammophon explore vos racines et influences latines. Comment ce projet est-il né ?
– « Heritages », qui me permet de pouvoir assumer mes origines et mes racines, est vraiment un aboutissement. Des gens du label ont assisté à mon concert « Liszt et les Amériques » à Berlin. Ils ont été séduits par la prestation, mais surtout par le programme, avec ces compositeurs sud-américains qui représentaient un nouveau créneau. De mon côté, je ne me travestissais pas, je m’appropriais ce répertoire tout en restant véritablement moi-même.

– Les compositeurs présents dans le disque sont-ils ceux qui vous ont accompagné dans votre enfance ?
– Bizarrement, pas du tout. Mes parents, qui voulaient être exemplaires en termes d’intégration, avaient un peu rejeté leur culture d’origine et s’étaient européanisés. Ma mère ne parlait que français à la maison. L’espagnol, je l’ai appris moi-même en allant au Mexique. On n’écoutait que du Mozart, du Bach, du Brahms, du Schumann. J’ai eu une enfance et un parcours académique très classique. C’est véritablement plus tard, par ma curiosité et recherche, que j’ai découvert tous ces compositeurs. Lors de voyages en Amérique latine, que ce soit pour voir ma famille ou pour le piano, j’ai découvert des kilomètres de partitions de compositeurs qu’on connaît moins ici. Je les ai associés progressivement à mon répertoire et j’ai commencé à les jouer sur scène, notamment dans le cadre du programme « Liszt et les Amériques » que je vais interpréter au Théâtre des Champs-Élysées. Il est construit autour de ces deux facettes du répertoire, le répertoire « masterpieces » et le répertoire « nouveautés, exotisme » qui ne se situe pas pour autant à un niveau plus bas dans le Panthéon des compositeurs. Ils sont juste moins connus, quoique Villa-Lobos commence à être aussi connu que Schumannn ou Sibelius. J’ai éprouvé une véritable passion pour la découverte, une fierté de ces origines multiples, de voir qu’il y a des gens qui ont composé de la musique tout aussi savante que nos grands compositeurs.

– Comment avez-vous sélectionné le répertoire du disque ?
– Je pense que mon choix a été motivé principalement sur un critère simple : qu’est-ce qui combine à la fois un intérêt harmonique, donc intellectuel, complexe, savant, et une mélodie ou un rythme capable d’emporter n’importe quel auditeur aussi peu expérimenté soit-il, ou soit-elle. C’est ce que j’ai trouvé avec des compositeurs comme Guarnieri et Márquez. Il y a des mélodies populaires qu’on a entendues des milliards de fois, mais qui sont harmonisées de façon tellement complexe, rythmées d’une manière si intéressante, que ça devient de la musique très savante. Cet équilibre entre les deux facettes, le populaire et le savant, me touche.

– Le disque s’ouvre et s’achève avec des transcriptions pour piano – dont une inédite – du Danzón n°2 du Mexicain Arturo Márquez, le seul musicien toujours vivant et en activité de ce répertoire. Un choix symbolique ?
– En effet. C’est symbolique de commencer et finir le disque par un compositeur mexicain, c’est un peu mon deuxième pays. J’avais envie de rendre hommage à un compositeur aussi talentueux de son vivant et de ne pas attendre deux cents ans plus tard qu’il soit redécouvert ! Mais à mon avis, il ne sera pas redécouvert, il continuera à exister parce que ses œuvres sont de véritables chefs-d’œuvre.